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Traité des trois imposteurs. Moïse, Jésus-Christ, Mahomet

 

Chapitre I. — De dieu. Fausses idées que l’on a de la Divinité, parce qu’au lieu de consulter le bon sens et la raison, on a la faiblesse de croire aux opinions, aux imaginations, aux visions des gens intéressés à tromper le peuple et à l’entretenir dans l’ignorance et dans la superstition.

Chapitre II. — Des raisons qui ont engagé les hommes à se figurer un être invisible qu’on nomme communément Dieu. De l’ignorance des causes physiques et de la crainte produite par des accidents naturels, mais extraordinaires ou terribles, est venue l’idée de l’existence de quelque puissance invisible; idée dont la politique et l’imposture n’ont pas manqué de profiter. Examen de la nature de Dieu. Opinion des Causes Finales réfutée comme contraire à la saine physique.

Chapitre III. — Ce que signifie le mot Religion. Comment et pourquoi il s’en est introduit un si grand nombre dans le monde. Toutes les religions sont l’ouvrage de la politique.Conduite de Moïse pour établir la religion judaïque.Examen de la naissance de Jésus-Christ, de sa politique, de sa morale et de sa réputation après sa mort.Artifices de Mahomet pour établir sa religion. Succès de cet imposteur, plus grand que celui de Jésus-Christ.

Chapitre IV. — Vérités sensibles et évidentes. Idée de l’être universel. Les attributs qu’on lui donne dans toutes les religions sont, pour la plupart incompatibles avec son essence et ne conviennent qu’à l’homme. Opinion d’une vie à venir et de l’existence des esprits combattue et rejetée.

Chapitre V. — De l’âme. Opinions différentes des philosophes de l’antiquité sur la nature de l’âme. Sentiment de Descartes réfuté. Exposition de celui de l’auteur.

Chapitre VI. — Des esprits qu’on nomme démons. Origine et fausseté de l’opinion qu’on a de leur existence.

 

Chapitre I: De Dieu

Fausses idées que l’on a de la Divinité, parce qu’au lieu de consulter le bon sens et la raison, on a la faiblesse de croire aux opinions, aux imaginations, aux visions des gens intéressés à tromper le peuple et à l’entretenir dans l’ignorance et dans la superstition.

Quoiqu’il importe à tous les hommes de connaître la vérité, il y en a très peu cependant qui jouissent de cet avantage. Les uns sont incapables de la rechercher par eux-mêmes, les autres ne veulent pas s’en donner la peine. Il ne faut donc pas s’étonner si le monde est rempli d’opinions vaines et ridicules; rien n’est plus capable de leur donner cours que l’ignorance; c’est là l’unique source des fausses idées que l’on a de la Divinité, de l’Ame, des Esprits et de presque tous les autres objets qui composent la Religion. L’usage a prévalu, l’on se contente des préjugés de la naissance et l’on s’en rapporte sur les choses les plus essentielles à des personnes intéressées qui se font une loi de soutenir opiniâtrement les opinions reçues et qui n’osent les détruire de peur de se détruire eux-mêmes.

§ II — Ce qui rend le mal sans remède, c’est qu’après avoir établi les fausses idées qu’on a de Dieu, on n’oublie rien pour engager le peuple à les croire, sans lui permettre de les examiner; au contraire, on lui donne de l’aversion pour les philosophes ou les véritables savants, de peur que la raison qu’ils enseignent ne lui fasse connaître les erreurs où il est plongé. Les partisans de ces absurdités ont si bien réussi qu’il est dangereux de les combattre. Il importe trop à ces imposteurs que le peuple soit ignorant, pour souffrir qu’on le désabuse. Ainsi on est contraint de déguiser la vérité, ou de se sacrifier à la rage des faux savants, ou des âmes basses et intéressées.

§ III — Si le peuple pouvait comprendre en quel abîme l’ignorance le jette, il secouerait bientôt le joug de ses indignes conducteurs, car il est possible de laisser agir la raison sans qu’elle découvre la vérité.

Ces imposteurs l’ont si bien senti, que pour empêcher les bons effets qu’elle produirait infailliblement, ils se sont avisé de nous la peindre comme un monstre qui n’est capable d’inspirer aucun bon sentiment, et quoiqu’ils blâment en général ceux qui sont déraisonnables, il seraient cependant bien fâchés que la vérité fut écoutée. Ainsi l’on voit tomber sans cesse dans des contradictions continuelles ces ennemis jurés du bon sens; et il est difficile de savoir ce qu’ils prétendent. S’il est vrai que la droite raison soit la seule lumière que l’homme doive suivre, er si le peuple n’est pas aussi incapable de raisonner qu’on tâche de le persuader, il faut que ceux qui cherchent à l’instruire s’appliquent à rectifier ses faux raisonnements, et à détruire ses préjugés; alors on verra ses yeux se dessiller peu à peu et son esprit se convaincre de cette vérité, que Dieu n’est point ce qu’il s’imagine ordinairement.

§ IV — Pour en venir à bout, il n’est besoin ni de hautes spéculations, ni de pénétrer fort avant dans les secrets de la nature. On n’a besoin que d’un peu de bon sens pour juger que Dieu n’est ni colère, ni jaloux; que la justice et la miséricorde sont des faux titres qu’on lui attribue; et que ce que les Prophètes et les Apôtres en ont dit ne nous apprend ni sa nature, ni son essence.

En effet, à parler sans fard et à dire la chose comme elle est, ne faut-il pas convenir que ces Docteurs n’étaient ni plus habiles, ni mieux instruits que le reste des hommes; que bien loin de là, ce qu’ils disent au sujet de Dieu est si grossier, qu’il faut être tout à fait peuple pour le croire? Quoique la chose soit assez évidente d’elle-même, nous allons la rendre encore plus sensible, en examinant cette question: S’il y a quelque apparence que les Prophètes et les Apôtres aient été autrement conformés que les hommes?

§ V — Tout le monde demeure d’accord que pour la naissance et les fonctions ordinaires de la vie, ils n’avaient rien qui les distinguât du reste des hommes; ils étaient engendrés par des hommes, ils naissent des femmes, et ils conserveraient leur vie de la même façon que nous. Quant à l’esprit, on veut que Dieu animât bien plus celui des Prophètes que des autres hommes, qu’il se communiquât à eux d’une façon toute particulière: on le croit d’aussi bonne foi que si la chose était prouvée; et sans considérer que tous les hommes se ressemblent, et qu’ils ont tous une même origine, on prétend que ces hommes ont été d’une trempe extraordinaire; et choisis par la Divinité pour annoncer ses oracles. Mais, outre qu’ils n’avaient ni plus d’esprit que le vulgaire, ni l’entendement plus parfait, que voit-on dans leurs écrits qui nous oblige à prendre une si haute opinion d’eux? La plus grande partie des choses qu’ils ont dites est si obscure que l’on n’y entend rien, et en si mauvais ordre qu’il est facile de s’apercevoir qu’ils ne s’entendaient pas eux-mêmes, et qu’ils n’étaient que des fourbes ignorants. Ce qui é donné lieu à l’opinion que l’on a conçue d’eux, c’est la hardiesse qu’ils ont eue de se vanter de tenir immédiatement de Dieu tout ce qu’ils annonçaient au peuple; créance absurde et ridicule, puisqu’ils avouent eux-mêmes que Dieu ne leur parlait qu’en songe. Il n’est rien de plus naturel à l’homme que les songes, par conséquent, il faut qu’un homme soit bien effronté, bien vain et bien insensé, pour dire que Dieu lui parle par cette voie, et il faut que celui qui y ajoute foi, soit bien crédule et bien fol pour prendre des songes pour des oracles divins. Supposons pour un moment que Dieu se fit entendre à quelqu’un par des songes, par des visions, ou par telle autre voie qu’on voudra imaginer, personne n’est obligé d’en croire sur sa parole un homme sujet à l’erreur, et même au mensonge et à l’imposture; aussi voyons-nous que dans l’ancienne Loi l’on n’avait pas, à beaucoup près, pour les Prophètes autant d’estime qu’on en a aujourd’hui. Lorsqu’on était las de leur babil, qui ne tendait souvent qu’à semer la révolte et à détourner le peuple de l’obéissance, on les faisait taire par divers supplices; Jésus-Christ lui-même n’échappa point au juste châtiment qu’il méritait; il n’avait pas, comme Moïse, une armée à sa suite pour défendre ses opinions; ajoutez à cela que les Prophètes étaient tellement accoutumés à se contredire les uns les autres, qu’il ne s’en trouvait pas dans quatre cents un seul véritable. De plus, il est certain que le but de leur Prophéties, aussi bien que des lois des plus célèbres législateurs, était d’éterniser leur mémoire, en faisant croire aux peuples qu’ils conféraient avec Dieu. Les plus fins politiques en ont toujours usé de la sorte, quoique cette ruse n’ai pas toujours réussi à ceux qui, à l’imitation de Moïse, n’avaient pas le moyen de pourvoir à leur sûreté.

§ VI — Cela posé, examinons un peu l’idée que les Prophètes ont eu de Dieu. S’il faut les en croire, Dieu est un être purement corporel; Michée le voit assis; Daniel, vêtu de blanc et sous la forme d’un vieillard; Ezéchiel le voit comme un feu, voilà pour le Vieux Testament. Quant au Nouveau, les Disciples de Jésus-Christ s’imaginent le voir sous la forme d’une colombe, les Apôtres sous celle de langues de feu, et saint Paul, enfin, comme une lumière qui l’éblouit et l’aveugle. Pour ce qui est de la contradiction de leurs sentiments, Samuel, croyait que Dieu ne se repentait jamais de ce qu’il avait résolu; au contraire, Jérémie nous dit que Dieu se repent des conseils qu’il a pris. Joël nous apprend qu’il ne se repent que du mal qu’il a fait aux hommes: Jérémie dit qu’il ne s’en repent point. La Genèse nous enseigne que l’homme est maître du péché et qu’il ne tient qu’à lui de bien faire, au lieu que Saint Paul 4 assure que les hommes n’ont aucun empire sur la concupiscence sans une grâce de Dieu toute particulière, etc. telles sont les idées fausses et contradictoires que ces prétendus inspirés nous donnent de Dieu, et que l’on veut que nous en ayons, sans considérer que ces idées nous représentent la Divinité comme un être sensible, matériel et sujet à toutes les passions humaines. Cependant on vient nous dire après cela que Dieu n’a rien de commun avec la matière, et qu’il est un être incompréhensible pour nous. Je souhaiterais fort savoir comment tout cela peut s’accorder, s’il est juste d’en croire des contradictions si visibles et si déraisonnables, et si l’on doit enfin s’en rapporter au témoignage d’hommes assez grossiers pour s’imaginer, nonobstant les sermons de Moïse, qu’un Veau était leur Dieu ! Mais sans nous arrêter aux rêveries d’un peuple élevé dans la servitude et dans l’absurdité, disons que l’ignorance a produit la croyance de toutes les impostures et les erreurs qui règnent aujourd’hui parmi nous.

 

Chapitre II. Des raisons qui ont engagé les hommes à se figurer un Etre invisible qu’on nomme communément Dieu.

De l’ignorance des causes physiques et de la crainte produite par des accidents naturels, mais extraordinaires ou terribles, est venue l’idée de l’existence de quelque puissance invisible; idée dont la politique et l’imposture n’ont pas manqué de profiter. Examen de la nature de Dieu. Opinion des Causes Finales réfutée comme contraire à la saine physique.

Ceux qui ignorent les causes physiques ont une crainte naturelle qui procède de l’inquiétude et du doute où ils sont s’il existe un Etre ou une puissance qui ait le pouvoir de leur nuire ou de les conserver. De là le penchant qu’ils ont à feindre des causes invisibles, qui ne sont que des Fantômes de leur imagination, qu’ils invoquent dans l’adversité et qu’ils louent dans la prospérité. Ils s’en font des Dieux à la fin et cette crainte chimérique des puissances invisibles est la source des Religions que chacun se forme à sa mode. Ceux à qui il importait que le peuple fut contenu et arrêté par de semblables rêveries ont entretenu cette semence de religion, en ont fait une loi et ont enfin réduit les peuples, par les terreurs de l’avenir, à obéir aveuglément.

§ II — La source des Dieux étant trouvée, les hommes ont cru qu’ils leur ressemblaient et qu’ils faisaient comme eux toutes choses pour quelque fin. Ainsi ils disent et croient unanimement que Dieu n’a rien fait que pour l’homme, et réciproquement que n’est fait que pour Dieu. Ce préjugé est général, et lorsqu’on réfléchit sur l’influence qu’il a dû nécessairement avoir sur les mœurs et les opinions des hommes, on voit clairement que c’est là qu’ils ont pris occasion de se former des idées fausses du bien et du mal, du mérite et du démérite, de l’honneur et de la honte, de l’ordre et de la confusion, de la beauté et de la difformité et des autres choses semblables.

§ III — Chacun doit demeurer d’accord que tous les hommes sont dans une profonde ignorance en naissant, et que la seule chose qui leur soit naturelle, est de chercher ce qui leur est utile et profitable: de là vient: 1° qu’on croît qu’il suffit d’être libre de sentir par soi-même qu’on peut vouloir et souhaiter sans se mettre nullement en peine des causes qui disposent à vouloir et à souhaiter, parce qu’on ne les connaît pas; 2° comme les hommes ne font rien que pour une fin qu’ils préfèrent à toute autre, et ils n’ont pour but que de connaître les causes finales de leurs actions, et ils imaginent qu’après cela ils n’ont plus aucun sujet de doute, et comme ils trouvent en eux-mêmes et hors d’eux plusieurs moyens de parvenir à ce qu’ils se proposent, vu qu’ils ont, par exemple, un soleil pour les éclairer, etc., ils ont conclu qu’il n’y a rien dans la nature qui ne soit fait pour eux, et dont ils ne puissent jouir et disposer; mais comme ils savent que ce n’est point eux qui ont fait toutes ces choses, ils se sont cru bien fondés à imaginer un être suprême auteur de tout, en un mot, ils ont pensé que tout ce qui existe était l’ouvrage d’une ou de plusieurs Divinités. D’un autre côté, la nature des Dieux que les hommes ont admis leur étant inconnue, ils en ont jugé par eux-mêmes, s’imaginant qu’ils étaient susceptibles des mêmes passions qu’eux; et comme les inclinations des hommes sont différentes, chacun a rendu à sa Divinité un culte selon son humeur, dans la vue d’attirer ses bénédiction et de la faire servir par là toute la nature à ses propres désirs.

§ IV — C’est de cette manière que le préjugé s’est changé en superstition; il s’est enraciné de telle sorte, que les gens les plus grossiers se sont cru capables de pénétrer dans les causes finales, comme s’ils en avaient une entière connaissance. Ainsi, au lieu de faire voir que la nature ne fait rien en vain, ils ont cru que Dieu et la nature pensaient à la façon des hommes. L’expérience ayant fait connaître qu’un nombre infini de calamités troublent les douceurs de la vie, comme les orages, les tremblements de terre, les maladies, la faim, la soif, etc., on attribua tous ces maux à la colère céleste, on crut la Divinité irritée contre les offenses des hommes, qui n’ont pu ôter de leur tête une pareille chimère, ni se désabuser de ces préjugés par les exemples journaliers qui leur prouvent que les biens et les maux ont été de tout temps communs aux bons et aux méchants. Cette erreur vient de ce qu’il leur fut plus facile de demeurer dans leur ignorance naturelle que d’abolir un préjugé reçu depuis tant de siècles et d’établir quelque chose de vraisemblable.

§ V — Ce préjugé les a conduits à un autre, qui est de croire que les jugements de Dieu étaient incompréhensibles, et que par cette raison, la connaissance de la vérité était au-dessus des forces de l’esprit humain; erreur où l’on serait encore, si les mathématique la physique et quelques autres sciences ne l’avaient détruite.

§ VI — Il n’est pas besoin de longs discours pour montrer que la nature ne se propose aucune fin, et que toutes les causes finales e sont que des fictions humaines. Il suffit de prouver que cette doctrine ôte à Dieu les perfections qu’on lui attribue. C’est ce que nous allons faire voir.

Si Dieu agit pour une fin, soit pour lui-même, soit pour quelque autre, il désire ce qu’il n’ point, et il faudra convenir qu’il y a un temps auquel Dieu n’ayant pas l’objet pour lequel il agit, il a souhaité l’avoir; ce qui est faire un Dieu indigent. Mais pour ne rien omettre de ce qui peut appuyer le raisonnement de ceux qui tiennent l’opinion contraire; supposons par exemple, qu’une pierre, qui se détache d’un bâtiment, tombe sur une personne et la tue, il faut bien, disent nos ignorants, que cette pierre soit tombée à dessein pour tuer cette personne; or, cela n’a pu arriver que parce que Dieu l’a voulu. Si on leur répond que c’est le vent qui a causé cette chute dans le temps que ce pauvre malheureux passait, ils vous demanderont d’abord, pourquoi il passait précisément dans ce moment que le vent ébranlait cette pierre. Répliquez-leur qu’il allait dîner chez un de ses amis qu’il l’en avait prié, ils voudront savoir pourquoi cet ami l’avait plutôt prié dans ce temps-là que dans un autre; ils vous feront aussi une infinité de questions bizarres pour remonter de causes en causes et vous faire avouer que la seule volonté de Dieu, qui est l’asile des ignorants, est la cause première de la chute de cette pierre. De même, lorsqu’ils voient la structure du corps humain, ils tombent dans l’admiration; et de ce qu’ils ignorent les causes des effets qui leur paraissent si merveilleux, ils concluent que c’est un effet surnaturel, auquel les causes qui nous sont connues ne peuvent avoir aucune part. De là vient que celui qui veut examiner à fond les œuvres de la création, et pénétrer en vrai savant dans leurs causes naturelles, sans s’asservir aux préjugés formés par l’ignorance, passe pour un impie, ou est bientôt décrié par la malice de ceux que le vulgaire reconnaît pour les interprètes de la nature et des dieux. Ces âmes mercenaires savent très bien que l’ignorance, qui tient le peuple dans l’étonnement, est ce qui les fait subsister et qui conserve leur crédit.

§ VII — Les hommes s’étant donc imbus de la ridicule opinion que tout ce qu’ils voient est fait pour eux, se sont fait un point de Religion d’appliquer tout à eux-mêmes et de juger des choses par le profit qu’ils en retirent. C’est là-dessus qu’ils ont formé des notions qui leur servent à expliquer la nature des choses, à juger du bien et du mal, de l’ordre et du désordre, du chaud et du froid, de la beauté et de la laideur, etc., qui dans le fond ne sont point ce qu’ils s’imaginent: maîtres de former ainsi leurs idées, ils se flattèrent d’être libres; ils se crurent en droit de décider de la louange et du blâme, du bien et du mal; ils ont appelé bien ce qui tourne à leur profit et ce qui regarde le culte divin et mal, au contraire, ce qui ne convient ni à l’un ni à l’autre et comme les ignorants ne sont capables de juger de rien, et n’ont aucune idée des choses que par le secours de l’imagination, qu’ils prennent pour le jugement, ils nous disent que l’on ne connaît rien dans la nature, et se figurent un ordre particulier dans le monde. Enfin, ils croient les choses bien ou mal ordonnées, suivant qu’ils ont de la facilité ou de la peine à les imaginer, quand le sens les leur représente; et comme n s’arrêter volontiers à ce qui fatigue le moins le cerveau, on se persuade d’être bien fondé à préférer l’ordre à la confusion; comme si l’ordre était autre chose qu’un pur effet de l’imagination des hommes. Ainsi, dire que Dieu a tout fait avec ordre, c’est prétendre que c’est en faveur de l’imagination humaine qu’il a créé le monde, de la manière la plus facile à être conçue par elle: ou, ce qui, au fond est la même chose, que l’on connaît avec certitude les rapports et les fins de tout ce qui existe, assertion trop absurde pour mériter d’être réfutée sérieusement.

§ VIII — Pour ce qui est des autres notions, ce sont de purs effets de la même imagination, qui n’ont rien de réel, et qui ne sont que des différentes affections ou modes dont cette faculté est susceptible: quand, par exemple, les mouvements que les objets impriment dans les nerf, par le moyen des yeux, sont agréables aux sens, on dit que ces objets sont beaux. Les odeurs sont bonnes ou mauvaises, les saveurs douces ou amères, ce qui se touche dur ou tendre, les sons rudes et les sons frappent ou pénètrent les sens; c’est d’après ces idées qui se trouve des gens qui croient que Dieu se plaît à la mélodie, tandis que d’autres ont cru que les mouvements célestes étaient un concert harmonieux: ce qui marque bien que chacun se persuade que les choses sont telles qu’il se les figure, ou que le monde est purement imaginaire. Il n’est dont point étonnant qu’il se trouve à peine deux hommes d’une même opinion et qu’il y en ait même qui se fassent gloire de douter de tout: car, quoique les hommes aient un même corps et qu’ils se ressemblent tous à beaucoup d’égards, il diffèrent néanmoins à beaucoup d’autres; de là vient que ce qui semble bon à l’un devient mauvais pour l’autre, que ce qui plaît à celui-ci déplaît à celui-là. D’où il est aisé de conclure que les sentiments ne diffèrent qu’en raison de l’organisation et de la diversité des co-existences, que le raisonnement y a peu de part et qu’enfin les notions des choses du monde ne sont qu’un pur effet de la seule imagination.

§ IX — Il est donc évident que toutes les raisons dont le commun des hommes a coutume de se servir, lorsqu’il se mêle d’expliquer la nature, ne sont que des façons d’imaginer, qui ne peuvent rien moins que ce qu’il prétend; l’on donne à ces idées des noms, comme si elles existaient ailleurs que dans un cerveau prévenu; on devrait les appeler, non des êtres, mais des pures chimères. A l’égard des arguments fondés sur ces notions, il n’est rien de plus aisé que de les réfuter, par exemple:

S’il était vrai, nous dit-on, que l’Univers fût un écoulement et une suite nécessaire de la nature divine, d’où viendraient les imperfections et les défauts qu’on y remarque? Cette objection se réfute sans nulle peine. On ne saurait juger de la perfection et de l’imperfection d’un être, qu’autant qu’on en connaît l’essence et la nature et c’est s’abuser étrangement que de croire qu’une chose est plus ou moins parfaite suivant qu’elle plaît ou déplaît, et qu’elle est utile ou nuisible à la nature humaine. Pour fermer la bouche à ceux qui demandent pourquoi Dieu n’a point créé tous les hommes bons et heureux, il suffit de dire que tout est nécessairement ce qu’il est, et que dans la nature, il n’y a rien d’imparfait, puisque tout découle de la nécessité des choses.

§ X — Cela posé, si l’on demande ce que c’est que Dieu, je réponds que ce mot nous représente l’Etre universel dans lequel, pour parler comme saint Paul, nous avons la vie, le mouvement et l’être. C’est notion n’a rien qui soit indigne de Dieu; car, si tout est Dieu, tout découle nécessairement de son essence et il faut absolument qu’il soit tel que ce qu’il contient, puisqu’il est incompréhensible que des êtres tout matériels soient maintenus et contenus dans un être qui ne le soit point. Cette opinion n’est point nouvelle; Tertullien, l’un des plus savants hommes que les chrétiens aient eu, a prononcé contre Appelles, que ce qui n’est pas corps n’est rien, et contre Praxéas, que toute substance est un corps. Cette doctrine, cependant n’a pas été condamnée dans les quatre premiers Conciles œcuméniques ou généraux.

§ XI — Ces idées sont claires, simples et les seules mêmes qu’un bon esprit puisse se former de Dieu. Cependant, il y a peu de gens qui se contentent d’une telle simplicité. Le peuple grossier et accoutumé aux flatteries des sens demande un Dieu qui ressemble aux Rois de la terre. Cette pompe, ce grand éclat qui les environne, l’éblouit de telle sorte que lui ôter l’espérance d’aller, après la mort, grossir le nombre des courtisans célestes, pour jouir avec eux des mêmes plaisirs qu’on goûte à la Cour des Rois; c’est priver l’homme de la seule consolation qui l’empêche de se désespérer dans les misères de la vie. On dit qu’il faut un Dieu juste et vengeur qui punisse et récompense; on veut un Dieu susceptible de toutes les passions humaines, on lui donne des pieds, des mains, des yeux et des oreilles, et cependant on ne veut point qu’un Dieu constitué de la sorte ait rien de matériel. On dit que l’homme est son chef-d’œuvre et même son image, mais on ne veut pas que la copie soit semblable à l’original. Enfin, le Dieu du peule d’aujourd’hui est sujet à bien plus de formes que le Jupiter des Païens. Ce qu’il y a de plus étrange, c’est que plus ces notions se contredisent et choquent le bon sens, plus le vulgaire les révère, parce qu’il croit opiniâtrement ce que les Prophètes en ont dit, quoique ces visionnaires ne fussent parmi les Hébreux que ce qu’étaient les augures et les devins chez les Païens. On consulte la Bible, comme si Dieu et la nature s’y expliquaient d’une façon particulière; quoique ce livre ne soit qu’un tissu de fragments cousus ensemble en divers temps, ramassés par diverses personnes et publiés de l’aveu des rabbins, qui ont décidé, suivant leur fantaisie, de ce qui devait être approuvé ou rejeté, selon qu’ils l’ont trouvé conforme ou opposé à la Loi de Moïse. Telle est la malice et la stupidité des hommes. Ils passent leur vie à chicaner et persistent à respecter un livre où il n’y a guère plus d’ordre que dans l’Alcoran de Mahomet; un livre, dis-je, que personne n’entend, tant il est obscur et mal conçu; un livre qui ne sert qu’à fomenter des divisions. Les Juifs et les Chrétiens aiment mieux consulter ce grimoire que d’écouter la Loi naturelle que Dieu, c’est-à-dire la Nature, en tant qu’elle est le principe de toutes choses, a écrit dans le cœur des hommes. Toutes les autres lois ne sont que des fictions humaines, et de pures illusions mises au jour, non par les Démons ou mauvais Esprits, qui n’existèrent jamais qu’en idée, mais par la politique des Princes et des Prêtres. Les premiers nt voulu par là donner plus de poids à leur autorité, et ceux-ci ont voulu s’enrichir par le débit d’une infinité de chimères qu’ils vendent cher aux ignorants.

Toutes les autres lois qui ont succédé à celle de Moïse, j’entends les lois des Chrétiens, ne sont appuyées que sur cette Bible dont l’original ne se trouve point, qui contient des choses surnaturelles et impossibles, qui parle de récompenses et de peines pour les actions bonnes ou mauvaises, mais qui ne sont que pour l’autre vie, de peur que la fourberie ne soit découverte, nul n’en étant jamais revenu. Ainsi, le peuple, toujours flottant entre l’espérance et la crainte, est retenu dans son devoir par l’opinion qu’il a que Dieu n’a fait les hommes que pour les rendre éternellement heureux ou malheureux. C’est là ce qui a donné lieu à une infinité de Religions.

 

Chapitre III — Ce que signifie ce mot Religion: comment et pourquoi il s’en est introduit un si grand nombre dans le monde

Toutes les religions sont l’ouvrage de la politique. Conduite de Moïse pour établir la religion judaïque. Examen de la naissance de Jésus-Christ, de sa politique, de sa morale et de sa réputation après sa mort. Artifices de Mahomet pour établir sa religion. Succès de cet imposteur, plus grand que celui de Jésus-Christ.

Avant que le mot Religion se fût introduit dans le monde, on n’était obligé qu’à suivre la loi naturelle, c’est-à-dire à se conformer à la droite raison. Ce seul instinct était le lien auquel les hommes étaient attachés; et ce lien, tout simple qu’il est, les unissait de telle sorte que les divisions étaient rares. Mais dès que la crainte eût fait soupçonner qu’il y a des Dieux et des Puissances invisibles, ils s’élèvent des autels à ces êtres imaginaires, et, secouant le joug de la nature et de la raison, ils se lièrent par de vaines cérémonies et par un culte superstitieux aux vains fantômes de l’imagination. C’est de là que dérive le mot de Religion qui fait tant de bruit dans le monde. Les hommes ayant admis des Puissances invisibles qui avaient tout pouvoir sur eux, ils les adorèrent pour les fléchir, et, de plus, ils s’imaginèrent que la nature était un être subordonné à ces Puissances. Dès lors, ils se la figurèrent comme une masse morte, ou comme une esclave qui n’agissait que suivant l’ordre de ces Puissances. Dès que cette fausse idée eût frappé leur esprit, ils n’eurent plus que du mépris pour la nature, et du respect pour ces êtres prétendus, qu’ils nommèrent leurs Dieux. De là est venue l’ignorance où tant de peuples sont plongés, ignorance d’où les vrais savants les pourraient retirer, quelque profond qu’en soit l’abîme, si leur zèle n’était traversé par ceux qui mènent ces aveugles, et qui ne vivent qu’à la faveur de leurs impostures.

Mais quoi qu’il y ait bien peu d’apparence de réussir dans cette entreprise, il ne faut pas abandonner le parti de la vérité, quand ce serait qu’en considération de ceux qui se garantissent des symptômes de ce mal; il faut qu’une âme généreuse dise les choses comme elles sont. La vérité, de quelque nature qu’elle sot, ne peut jamais nuire, au lieu que l’erreur, quelque innocente et quelque utile même qu’elle paraisse, doit nécessairement avoir à la longue des effets très funestes.

§ II — La crainte qui a fait les Dieux a fait aussi la Religion et, depuis que les hommes se sont mis en tête qu’il y avait des anges invisibles qui étaient cause de leur bonne u mauvaise fortune, ils ont renoncé au bon sens et à la raison, et ils ont pris leurs chimères pour autant de divinités qui avaient soin de leur conduite. Après donc s’être forgé des Dieux, ils voulurent savoir quelle était leur nature, et s’imaginant qu’ils devaient être de la même substance que l’âme, qu’ils croient ressembler aux fantômes qui paraissent dans le miroir ou pendant le sommeil; ils crurent que leurs Dieux étaient des substances réelle; mais si ténues et si subtiles que, pour les distinguer des Corps, ils les appelèrent, Esprits, bien que ces corps et ces esprits ne soient, en effet, qu’une même chose, et ne diffèrent que du plus ou moins, puisqu’être Esprit ou incorporel, est une chose incompréhensible. La raison est que tout esprit a une figure qui lui est propre, et qu’il est renfermé dans quelque lieu, c’est-à-dire qu’il a des bornes, et que, par conséquent, c’est un corps, quelque subtil qu’on le suppose.

§ III — Les Ignorants (c’est-à-dire la plupart des hommes) ayant fixé de cette sorte la nature de la substance de leurs Dieux, tâchèrent aussi de pénétrer par quels moyens ces anges invisibles produisaient leurs effets; mais n’en pouvant venir à bout, à cause de leur ignorance, ils en crurent leurs conjectures; jugeant aveuglément de l’avenir par le passé; comme si l’on pouvait raisonnablement conclure de ce qu’une chose est arrivée autrefois de telle et telle manière, qu’elle arrivera ou qu’elle doive arriver constamment, de la même manière; surtout lorsque les circonstances et toutes les causes qui influent nécessairement sur les événements et actions humaines, et qui en déterminent la nature et l’actualité, sont diverses. Ils envisagèrent donc le passé et augurèrent bien ou mal pour l’avenir, suivant que la même entreprise avait autrefois bien ou mal réussi. C’est ainsi que Phormion ayant défait les Lacédémoniens dans la bataille de Naupacte, les athéniens, après sa mort, élirent un autre Général du même nom. Annibal ayant succombé sous les armes de Scipion l’Africain, à cause de ce bi-on succès, les Romains envoyèrent dans la même Province un autre Scipion contre César, ce qui ne réussit ni aux athéniens ni aux Romains. Ainsi, plusieurs nations, après deux ou trois expériences, ont attaché aux lieux, aux objets et aux noms leurs bonnes ou mauvaises fortunes; d’autres se sont servis de certains mots qu’ils appellent des enchantements et les ont cru si efficaces qu’ils s’imaginent par leur moyen faire parler les arbres, faire un homme ou un Dieu d’un morceau de pain, et métamorphoser tout ce qui paraissait devant eux.

§ IV — L’empire des Puissances invisibles étant établi de la sorte, les hommes ne les révélèrent d’abord que comme leurs Souverains; c’est-à-dire par des marques de soumission et de respect, tels que sont les présents, les prières, etc. Je dis d’abord, car la nature n’apprend point à user de Sacrifices sanglants en cette rencontre: ils n’ont été institués que pour la subsistance des Sacrificateurs et des Ministres destinés au service de ces Dieux imaginaires.

§ V — Ce germe de Religion (je veux dire de l’espérance et la crainte), fécondé par les passions et opinions diverses des hommes, a produit ce grand nombre de croyances bizarres qui sont les causes de tant de maux et de tant de révolutions qui arrivent dans les Etats.

Les honneurs et les grands revenus qu’on a attachés au Sacerdoce, ou aux Ministères des Dieux, ont flatté l’ambition et l’avarice de ces hommes rusés qui ont su profiter de la stupidité des peuples; ceux-ci ont si bien donné dans leurs pièges qu’ils se sont fait insensiblement une habitude d’encenser le mensonge et de haïr la vérité.

§ VI — Le mensonge étant établi, et les ambitieux épris de la douceur d’être élevés au-dessus de leurs semblables, ceux-ci tâchèrent de se mettre en réputation en feignant d’être les amis des Dieux invisibles que le vulgaire redoutait. Pour y mieux réussir, chacun les peignit à sa mode et prit la licence de les multiplier au point qu’on en trouvait à chaque pas.

§ VII — La matière informe du monde fut appelée le Dieu Chaos. On fit de même un Dieu du Ciel, de la Terre, de la Mer, du Feu, des Vents et des Planètes. On fit le même honneur aux hommes et aux femmes; les oiseaux, les reptiles, le crocodile, le veau, le chien, l’agneau, le serpent et le pourceau, en un mot toutes sortes d’animaux et de plantes furent adorés. Chaque fleuve, chaque fontaine porta le nom d’un Dieu, chaque maison eut le sien, chaque homme eut son génie. Enfin, tout était plein, tant dessus que dessous la terre, de Dieux, d’Esprits, d’Ombres et de Démons. Ce n’était pas encore assez de feindre des Divinités dans tous les lieux imaginables; on eût cru offenser le temps, le jour, la nuit, la concorde, l’amour, la paix, la victoire, la contention, la rouille, l’honneur, la vertu, la fièvre et la santé; on eût, dis-je, cru faire outrage à de telles Divinités qu’on pensait toujours prêtes à fondre sur la tête des hommes, si on ne leur eût élevé des temples et des autels. Ensuite, on s’avisa d’adorer son génie, que quelques-uns invoquèrent sous le nom de Muses; d’autres sous le nom de Fortune, adorèrent leur propre ignorance. Ceux-ci sanctifièrent leur débauches sous le nom de Cupidon, leur colère sous celui de Furies, leurs parties sexuelles sous le nom de Priape; en un mot, il n’y eut rien à quoi ils ne donnassent le nom d’un Dieu ou d’un Démon.

§ VIII — Les fondateurs des Religions, sentant bien que la base de leurs impostures était l’ignorance des peuples, s’avisèrent de les y entretenir par l’adoration des images dans lesquelles ils feignirent que les Dieux habitaient; cela fit tomber sur leurs Prêtres une pluie d’or et des Bénéfices que l’on regarda comme des choses saintes, parce qu’elles furent destinées à l’usage des ministres sacrés et personne n’eut la témérité ni l’audace d’y prétendre, ni même d’y toucher. Pour mieux tromper le Peuple, les Prêtres se proposèrent des Prophètes, des Devins, des Inspirés capables de pénétrer dans l’avenir, ils se vantèrent d’avoir commerce avec les Dieux; et comme il est naturel de vouloir savoir sa destinée, ces imposteurs n’eurent garde d’omettre une circonstance si avantageuse à leur dessein. Les uns s’établirent à Délos, les autres à Delphes et ailleurs, où, par des oracles ambigus, ils répondirent aux demandes qu’on leur faisait: les femmes même s’en mêlaient; les Romains avaient recours, dans les grandes calamités, aux Livres des Sybilles. Les fous passaient pour des inspirés. Ceux qui feignaient d’avoir un commerce familier avec les morts étaient nommés Nécromanciens; d’autres prétendaient connaître l’avenir par le vol des oiseaux ou par les entrailles des bêtes. Enfin, les yeux, les mains, le visage, un objet extraordinaire, tout leur semble d’un bon ou mauvais augure, tant il est vrai que l’ignorance reçoit telle impression qu’on veut, quand on a trouvé le secret de s’en prévaloir.

§ IX — Les ambitieux, qui ont toujours été de grands maîtres dans l’art de tromper, ont suivi cette route lorsqu’ils donnèrent des lois; et, pour obliger le Peuple de se soumettre volontairement, ils lui ont persuadé qu’ils les avaient reçues d’un Dieu ou d’une Déesse.

Quoi qu’il en soit de cette multitude de Divinités, ceux chez qui elles ont été adorées et qu’on nomme Païens, n’avaient point de système général de Religion. Chaque République, chaque Etat, chaque ville et chaque particulier avait ses rites propres et pensait de la Divinité à sa fantaisie. Mais il s’est élevé par la suite des législateurs plus fourbes que les premiers, qui ont employé des moyens plus étudiés et plus sûrs en donnant des lois, des cultes, des cérémonies propres à nourrir le fanatisme qu’ils voulaient établir.

Parmi un grand nombre, l’Asie en a vu naître trois qui se sont distingués tant par les lois et les cultes qu’ils ont institués, que par l’idée qu’ils ont donnée de la Divinité et par la manière dont ils s’y sont pris pour faire recevoir cette idée et rendre leur lois sacrées. Moïse fut le plus ancien. Jésus-Christ, venu depuis, travailla sous son plan et en conservant le fond de ses lois, il abolit le reste. Mahomet, qui a paru le dernier sur la scène, a pris dans l’une et dans l’autre Religion de quoi composer la sienne et s’est ensuite déclaré l’ennemi de toutes les deux. Voyons les caractères de ces trois législateurs, examinons leur conduite, afin qu’on juge après cela lesquels sont les mieux fondés, ou ceux qui les révèrent comme des hommes divins, ou ceux qui les traitent de fourbes ou d’imposteurs.

 

De Moïse

§ X — Le célèbre Moïse, petit-fils d’un grand Magicien au rapport de Justin Martyr, eut tous les avantages propres à le rendre ce qu’il devint par la suite. Chacun sait que les Hébreux, dont il se fit le chef, étaient une nation de Pasteurs, que le roi Pharaon Osiris I reçut en son pays en considération des services qu’il avait reçus de l’un d’eux dans le temps d’une grande famine: Il leur donna quelques terres à l’orient de l’Egypte, dans une contrée fertile en pâturages et, par conséquent, propre à nourrir leurs troupeaux. Pendant près de deux cents ans, ils se multiplièrent considérablement, soit parce qu’y étant considérés comme étrangers, on ne les obligeât point de servi dans les armées, soit à cause des privilèges qu’Osiris leur avait accordés, plusieurs naturels du pays se joignirent à eux, soit enfin que quelques bandes d’Arabes fussent venues se joindre à eux en qualité de leurs frères, car ils étaient d’une même race. Quoi qu’il en soit, ils multiplièrent si étonnamment que, ne pouvant plus tenir dans la contrée de Gossen, ils se répandirent dans toute l’Egypte et donnèrent à Pharaon une juste raison de craindre qu’ils ne fussent capables de quelques entreprises dangereuses au cas que l’Egypte fut attaquée (comme cela arrivait alors assez souvent) par les Ethiopiens, ses ennemis assidus. Ainsi, une raison d’Etat obligea ce Prince à leur ôter leurs privilèges et à chercher les moyens de les affaiblir et de les asservir.

Pharaon Orus, surnommé Burisis à cause de sa cruauté, lequel succéda à Memnon, suivit son plan à l’égard des Hébreux et, voulant éterniser sa mémoire par l’érection des Pyramides et en bâtissant la ville de Thèbes, il condamna les hébreux à travailler les briques, à la formation desquelles les terres de leur pays étaient très propres. C’est pendant cette servitude que naquit le célèbre Moïse; la même année que le Roi ordonna qu’on jetât dans le Nil tous les enfants mâles des Hébreux, voyant qu’il n’y avait pas de plus sûr moyen de faire périr cette peuplade d’étrangers. Ainsi Moïse fut exposé à périr par les eaux dans un panier enduit de bitume, que sa mère plaça dans les joncs sur les bords du fleuve. Le hasard voulut que Thermutis, fille du Pharaon Orus, vint se promener de ce côté-là et qu’ayant ouï les cris de cet enfant, la compassion si naturelle à son sexe lui inspirât le désir de le sauver. Orus étant mort, Thermutis lui succéda et Moïse lui ayant été présenté, elle lui fit donner une éducation telle qu’on pouvait la donner à un fils de la reine d’une nation alors la plus savante et la plus polie de l’univers. En un mot, en disant qu’il fut élevé dans toutes les sciences des Egyptiens, c’est tout dire, et c’est nous présenter Moïse comme le plus grand politique, le plus savant naturaliste et le plus fameux magicien de son temps. Outre qu’il est fort apparent qu’il fut admis dans l’ordre des Prêtres, qui étaient, en Egypte, ce que les Druides étaient dans les Gaules. Ceux qui ne savent pas quel était alors le gouvernement de l’Egypte ne seront peut-être pas fâché d’apprendre que ses fameuses Dynasties ayant pris fin et tout le pays dépendant d’un seul souverain, elle était divisée alors en plusieurs contrées qui n’avaient pas une trop grande étendue. On nommait Monarques les Gouverneurs de ces contrées et ces gouverneurs étaient ordinairement du puissant ordre des Prêtres, qui possédaient près d’un tiers de l’Egypte. Le roi nommait à ces Monarchies, et, si l’on en croit les auteurs qui ont écrit de Moïse, en comparant ce qu’ils en ont dit avec ce que Moïse en a lui-même écrit, on conclura qu’il devait son élévation à Thermutis, à qui il devait aussi la vie. Voilà quel fut Moïse en Egypte, où il eut tout le temps et mes moyens d’étudier les mœurs des Egyptiens et de ceux de sa nation, leurs passions dominantes, leurs inclinations; connaissances dont il se servit dans la suite pour exciter la révolution dont il fut le moteur.

Thermutis étant morte, son successeur renouvela la persécution contre les Hébreux et Moïse, déchu de la faveur où il avait été, eut peur de ne pouvoir justifier quelques homicides qu’il avait commis; ainsi il prit le parti de fuir. Il se retira dans l’Arabie Pétrée, qui confine à l’Egypte; le hasard l’ayant conduit chez un chef de quelque tribu du pays, les services qu’il rendit et les talents que son maître crut remarquer ici que Moïse était si mauvais Juif et qu’il connaissait alors si peu le redoutable Dieu qu’il imagina dans la suite, qu’il épousa une idolâtre et qu’il ne passa pas seulement à circonscrire ses enfants.

C’est dans les déserts de cette Arabie qu’en gardant les troupeaux de son beau-père et de son beau-frère, il conçut le dessein de se venger de l’injustice que le Roi d’Egypte lui avait faite, en portant le trouble et la sédition dans le cœur de ses Etats. Il se flattait de pouvoir aisément réussir, tant à cause de ses talents, que par les dispositions où il savait trouver ceux de sa nation, déjà irrités contre le gouvernement par les mauvais traitements qu’on leur faisait éprouver.

Il paraît, par l’histoire qu’il a laissée de cette révolution, ou du moins que nous a laissée l’auteur des Livres qu’on attribue à Moïse, que Jéthro, son beau-père, était du complot, aussi bien que son frère Aaron et sa sœur Marie, qui était restée en Egypte et avec qui il avait sans doute entretenu une correspondance.

Quoi qu’il en soit, on voit par l’exécution qu’il avait formé un vaste plan en bon politique, et qu’il sut mettre en œuvre contre l’Egypte toute la science qu’il y avait apprise, je veux dire sa prétendue Magie: en quoi il était plus subtil et plus habile que tous ceux qui faisaient métier des mêmes tours d’adresse à la Cour de Pharaon.

C’est par ces prétendus prodiges qu’il fit soulever, et auxquels se joignirent les mutins et mécontents Egyptiens, Ethiopiens et Arabes. Enfin, vantant la puissance de sa Divinité, les fréquents entretiens qu’il avait avec elle, en la faisant intervenir dans toutes les mesures qu’il prenait avec les chefs de la révolte, il les persuada si bien qu’ils le suivirent au nombre de six mille hommes combattants, sans les femmes et les enfants, à travers les déserts de l’Arabie, dont il connaissait tous les détours. Après six jours de marche, dans une pénible retraite, il prescrivit à ceux qui le suivaient de consacrer le septième jour à son Dieu par un repos public, afin de leur faire croire que Dieu le favorisait, qu’il approuvait sa domination, et afin que personne n’eût l’audace de le contredire.

Il n’y eu jamais de peuple plus ignorant que les Hébreux, ni, par conséquent, plus crédule. Pour être convaincu de cette ignorance profonde, il ne faut que se souvenir dans quel état ce peuple était en Egypte, lorsque Moïse le fit révolter; il était haï des Egyptiens à cause de sa profession de pâtre, persécuté par le souverain, et employé aux travaux les plus vils. Au milieu d’une telle populace, il ne fut pas bien difficile à Moïse de faire valoir se talents. Il leur fit accroire que son Dieu (qu’il nomma quelque fois simplement un Ange), le Dieu de leurs Pères lui était apparu: que c’était par son ordre qu’il prenait soin de les conduire; qu’il l’avait choisi pour les gouverner, et qu’ils seraient le Peuple favori de ce Dieu, pourvu qu’ils crussent ce qu’il leur dirait de sa part. L’usage adroit de ses prestiges et de la connaissance qu’il avait de la nature, fortifia ces exhortations et il confirmait ce qu’il leur avait dit par ce qu’on appelle des prodiges, qui sont capables de faire toujours beaucoup d’impression sur la populace imbécile.

On peut remarquer surtout qu’il crut avoir trouvé un moyen sûr de tenir les Hébreux soumis à ses ordres en leur persuadant que Dieu était lui-même conducteur de nuit sous la figure d’une colonne de feu, et de jour sous la forme d’une nuée. Mais aussi on peut prouver que ce fut là la fourberie la plus grossière de cet imposteur. Il avait appris, pendant le séjour qu’il avait fait en Arabie, que, comme le pays était vaste et inhabité, c’était la coutume de ceux qui voyageaient par troupes de prendre des guides qui les conduisaient, la nuit, par le moyen d’un brasier dont ils suivaient la flamme, et, de jour, par la fumée du même brasier, que tous les membres de la caravane pouvaient découvrir, et, par conséquent, ne se point égarer. Cette coutume était encore en usage chez les Mèdes et les Assyriens; Moïse s’en servit et la fit passer pour un miracle et pour une marque de la protection de son Dieu. Qu’on ne m’en croie pas quand je dis que c’est un fourbe; qu’on en croie Moïse lui-même, qui, au 10° Chapitre des Nombres (V. 19), jusqu’au 33°, prie son beau-frère Hobad de venir avec les Ismaëlites, afin qu’il leur montrât le chemin, parce qu’il connaissait le pays. Ceci est démonstratif, car si c’était Dieu qui marchait devant Israël nuit et jour en nuée et en colonne de feu, pouvaient-ils avoir un meilleur guide? Cependant, voilà Moïse qui exhorte son beau-frère par les motifs les plus pressants à lui servir de guide; donc la nuée et la colonne de feu n’étaient Dieu que pour le peuple, et non pour Moïse.

Les pauvres malheureux, ravis de se voir adoptés par le Maître des Dieux au sortir d’une cruelle servitude, applaudirent à Moïse et jurèrent de lui obéir aveuglément. Son autorité étant confirmée, il voulut la rendre perpétuelle et, sous le prétexte spécieux d’établir le culte de ce Dieu, dont il se disait le Lieutenant, il fit d’abord son frère et ses enfants chefs du Palais Royal; c’est-à-dire, du lieu où il trouvait à propos de faire rendre les oracles: ce lieu était hors de la vue et de la présence du peuple. Ensuite, il fit ce qui s’est toujours pratiqué dans les nouveaux établissements, savoir des prodiges, des miracles dont les simples étaient éblouis, quelques-uns étourdis, qui faisaient pitié à ceux qui étaient pénétrants et qui lisaient au travers de ces impostures.

Quelque rusé que fût Moïse, il eût eu bien de la peine à se faire obéir s’il n’avait eu la force en main. La fourberie sans les armes réussit rarement.

Malgré le grand nombre de dupes qui se soumettaient aveuglément aux volontés de cet habile législateur, il se trouva des personnes assez hardies pour lui reprocher sa mauvaise foi, en lui disant que, sous de fausses apparences de justice et d’égalité, il s’était emparé de tout; que l’autorité souveraine étant attachée à sa famille, nul n’avait plus droit d’y prétendre, et qu’il était enfin moins le Père que le tyran du Peuple. Mais dans ces occasions, Moïse, en profond politique, perdait ces Esprits forts et n’épargnait aucun de ceux qui blâmaient son gouvernement.

C’est donc avec de pareilles précautions et en colorant toujours de la vengeance divine ses supplices qu’il régna en Despote absolu; et, pour en finir de la manière qu’il avait commencé, c’est-à-dire en fourbe et imposteur, il se précipita dans un abîme qu’il avait fait creuser au milieu d’une solitude où il se retirait de temps en temps, sous prétexte d’aller conférer secrètement avec Dieu, afin de se concilier, par là, le respect et la soumission de ses sujets. Au reste, il se jeta dans ce précipice préparé de longue main, afin que son corps ne se trouvât point et qu’on crût que Dieu l’avait enlevé pour le rendre semblable à lui; il n’ignorait pas que la mémoire des Patriarches qui l’avaient précédé était en grande vénération, quoiqu’on eût trouvé leurs sépultures, mais cela ne suffisait pas pour contenter son ambition: il fallait qu’on le révérât comme un Dieu, sur qui la mort n’a point de prise. C’est à quoi tendait, sans doute, ce qu’il duit au commencement de son règne: qu’il était établi de Dieu pour être le Dieu de Pharaon. Elie, à son exemple, Romulus Zamolxis et tous ceux qui ont eu la sotte vanité d’éterniser leurs noms, ont caché le temps de leur mort pour qu’on les crût immortels.

§ XI — Mais, pour revenir aux législateurs, il n’y en a point eu qui n’aient fait émaner leurs lois de quelques Divinités, et qui n’aient tâché de persuader qu’ils étaient eux-mêmes quelque chose de plus que de simples mortels. Numa Pompilius ayant goûté les douceurs de la solitude, eut peine à la quitter, quoique ce fut pour remplir le trône de Romulus, mais s’y voyant forcé par les acclamations publiques, il profita de la dévotion des Romains et leur insinua qu’il conversait avec les Dieux, qu’ainsi, s’ils le voulaient absolument pour leur Roi, ils devaient se résoudre à lui obéir aveuglément et observer religieusement les lois et les instructions divines qui lui avaient été dictées par la Nymphe Egérie.

Alexandre-le-Grand n’eut pas moins de vanité: non content de se voir le maître du monde, il voulut qu’on le crût fils de Jupiter. Persée prétendait aussi tenir sa naissance du même Dieu et de la Vierge Danaé. Platon regardait apollon comme son père, qui l’avait eu d’une vierge. Il y eut encore d’autres personnages qui eurent la même folie; sans doute que tous ces grands hommes croyaient ces rêveries fondées sur l’opinion des Egyptiens qui soutenaient que l’esprit de Dieu pouvait avoir commerce avec une femme et la rendre féconde.

 

De Jésus-Christ

§ XII — Jésus-Christ, qui n’ignorait ni les maximes ni la science des Egyptiens, donna cours à cette opinion; il la crut propre à son dessein. Considérant combien Moïse s’était rendu célèbre, quoiqu’il n’eût commandé qu’un peuple d’ignorants, il entreprit de bâtir sur ce fondement et se fit suivre par quelques imbéciles auxquels il persuada que le Saint-Esprit était son père, et sa mère une Vierge. Ces bonnes gens, accoutumés à se payer de songes et de rêveries, adoptèrent ces notions et crurent tout ce qu’il voulut, d’autant plus qu’une pareille naissance n’était pas véritablement quelque chose de trop merveilleux pour eux.

Etre donc né d’une Vierge par l’opération du Saint-Esprit, n’est pas plus extraordinaire ni plus miraculeux que ce que content les tartares de leur Gengiskan, dont une Vierge fut aussi la mère; les Chinois disent que le Dieu Foé devait le jour à une Vierge rendu féconde par les rayons du Soleil.

Ce prodige arriva dans un temps où les Juifs, lassés de leur Dieu, comme ils l’avaient été de leurs Juges en voulaient avoir un visible comme les autres nations. Comme le nombre des sots est infini, Jésus-Christ trouva des sujets partout, mais comme son extrême pauvreté était un obstacle invincible à son élévation, les Pharisiens, tantôt ses admirateurs, tantôt jaloux de son audace, le déprimaient ou l’élevaient selon l’humeur inconstante de la populace. Le bruit courut de sa Divinité, mais, dénué de forces comme il était, il était impossible que son dessein réussît. Quelques malades qu’il guérit, quelques prétendus morts qu’il ressuscita, lui donnèrent de la vogue; mais n’ayant ni argent, ni armée, il ne pouvait manquer de périr. S’il eût eu ces deux moyens, il n’eût pas moins réussi que Moïse et Mahomet, ou que tous ceux qui ont eu l’ambition de s’élever au-dessus des autres. S’il a été plus malheureux, il n’a pas été moins adroit et quelques endroits de son histoire prouvent que le plus grand défaut de sa politique a été de n’avoir pas assez pourvu à sa sûreté. Du reste, je ne trouve pas qu’il ait plus mal pris ses mesures que les deux autres; sa loi est au moins devenue la règle de la croyance des Peuples qui se flattent d’être les plus sages du monde.

§ XIII — De la politique de Jésus-Christ. Est-il rien, par exemple, de plus subtil que la réponse de Jésus au sujet de la femme surprise en adultère? Les juifs lui ayant demandé s’ils lapideraient cette femme, au lieu de répondre positivement à la question, ce qui l’aurait fait tomber dans le piège que ses ennemis lui tendaient, la négative étant directement contre la loi et l’affirmative le convaincant de rigueur et de cruauté, ce qui lui eut aliéné les esprits: au lieu, dis-je de répartir comme eût fait un homme ordinaire, que celui, dit-il, d’entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre. Réponse adroite et qui montre bien la présence de son esprit. Une autre fois, interrogé s’il était permis de payer le tribut de César et voyant l’image du Prince sur la pièce qu’on lui montrait, il éluda la difficulté en répondant qu’on eût à rendre à César ce qui appartenait à César. La difficulté consistait en ce qu’il se rendait criminel de lèse-majesté, s’il niait que cela fût permis, et qu’en disant qu’il le fallait payer, il renversait la loi de Moïse, ce qu’il protesta ne vouloir jamais faire, lorsqu’il se crut sans doute trop faible pour le faire impunément, car, quand il se fut rendu plus célèbre, il la renversa presque totalement. Il fit comme ces Princes qui promettent toujours de confirmer les privilèges de leurs sujets, pendant que la puissance n’est pas encore établie, mais qui, dans la suite, ne s’embarrassent point de tenir leurs promesses.

Quand les Pharisiens lui demandèrent de quelle autorité il se mêlait de prêcher et d’enseigner le peuple, Jésus-Christ, pénétrant leur dessein, qui ne tendait qu’à le convaincre de mensonge, soit qu’il répondit que c’était par une autorité humaine, parce qu’il n’était point du Corps Sacerdotal, qui seul était chargé de l’instruction du peuple; soit qu’il se vantât de prêcher par l’ordre exprès de Dieu, sa doctrine étant opposée à la Loi de Moïse; ils e tira d’affaire en les embarrassant eux-mêmes et en leur demandant au nom de qui Jean avait été baptisé?

Les Pharisiens, qui s’opposaient par politique au baptême de Jean, se fussent condamnés eux-mêmes en avouant que c’était au nom de Dieu. S’ils ne l’avouaient pas, ils s’exposaient à la rage de la populace, qui croyait le contraire. Pour sortir de ce mauvais pas, ils répondirent qu’ils n’en savaient rien, à quoi Jésus-Christ répondit qu’il n’était pas obligé de leur dire pourquoi et au nom de qui il prêchait.

§ XIV — Telles étaient les défaites du destructeur de l’ancienne Loi et du père de la nouvelle religion, qui fut bâtie sur les ruines de l’ancienne, où un esprit désintéressé ne voit rien de plus divin que dans les religions qui l’ont précédé. Son fondateur, qui n’était pas tout à fait ignorant, voyant l’extrême corruption de la république des Juifs, la jugea proche de sa fin et crut qu’une autre devait renaître de ses cendres.

La crainte d’être prévenu par des hommes plus adroits que lui, le fit hâter de s’établir par des moyens opposés à ceux de Moïse. Celui-ci commença par se rendre terrible et formidable aux autres nations; Jésus-Christ, au contraire, les attira à lui par l’espérance des avantages d’une autre vie que l’on obtiendrait, disait-il, en croyant en lui; tandis que Moïse ne promettait que des biens temporels aux observateurs de sa Loi, Jésus-Christ en fit espérer qui ne finiraient jamais. Les lois de l’un ne regardaient que l’extérieur, celles de l’autre vont jusqu’à l’intérieur, influent sur les pensées et prennent en tout le contre-pied de la loi de Moïse. D’ù il s’ensuit que Jésus-Christ crut, avec Aristote, qu’il en est de la Religion et des Etats comme de tous les individus qui s’engendrent et qui se corrompent. Et comme il ne se fait rien que de ce qui s’est corrompu, nulle Loi ne cède à l’autre qui ne lui soit toute opposée. Or, comme on a de peine à se résoudre de passer d’une loi à une autre et comme la plupart des esprits sont difficiles à ébranler en matière de religion, Jésus-Christ, à l’imitation des autres novateurs, eut recours aux miracles qui ont toujours été l’écueil des ignorants et l’asile des ambitieux adroits.

§ XV — Par ce moyen, le Christianisme étant fondé, Jésus-Christ songea habilement à profiter des erreurs de la politique de Moïse et à rendre la Nouvelle Loi éternelle; entreprise qui lui réussit au-delà, peut-être, de ses espérances. Les prophètes Hébreux pensaient faire honneur à Moïse en prédisant un successeur qui lui ressemblerait; c’est-à-dire un Messie grand en vertus, puissant en biens et terrible à ses ennemis. Cependant, leurs Prophéties ont produit un effet tout contraire, quantité d’ambitieux ayant pris de là occasion de se faire passer pour le Messie annoncé, ce qui causa des révoltes qui ont duré jusqu’à l’entière destruction de l’ancienne République des Hébreux. Jésus-Christ, plus habile que les prophètes Mosaïques, pour discrédit et d’avance ceux qui s’élèveraient contre lui, a prédit qu’un tel homme serait le grand ennemi de Dieu, le favori des Démons, l’assemblage de tous les vices et la désolation du monde.

Après de si beaux éloges, il paraît que personne ne doit être tenté de se dire l’Antéchrist, et je ne crois pas qu’on puisse trouver de meilleur secret pour éterniser une loi, quoiqu’il n’y ait rien de plus fabuleux de tout ce qu’on a débité de cet Antéchrist prétendu. Saint Paul disait, de son vivant, qu’il était déjà né, par conséquent, qu’on était à la veille de l’avènement de Jésus-Christ; cependant, il y a plus de 1660 ans d’écoulés depuis la prédiction de la naissance de ce formidable personnage, sans que personne en ait ouï parler. J’avoue que quelques-uns ont appliqué ces paroles à Ebiron et à Cérinthus, deux grands ennemis de Jésus-Christ, dont ils combattirent la prétendue Divinité; mais on peut dire aussi que si cette interprétation est conforme au sens de l’Apôtre, ce qui n’est nullement croyable, ces paroles désignent dans tous les siècles une infinité d’Antéchrists, n’y ayant point de vrais savants qui croient blesser la vérité en disant que l’histoire de Jésus-Christ est une fable méprisable et que sa loi n’est qu’un tissue de rêveries que l’ignorance a mis en vogue, que l’intérêt entretient, et que la tyrannie protège.

§ XVI — On prétend néanmoins qu’une religion établie sur des fondements si faibles, est divine et surnaturelle, comme si on ne savait pas qu’il n’y a point de gens plus propres à donner cours aux plus absurdes opinions que les femmes et les sots; Il n’est donc pas merveilleux que Jésus-Christ n’eût pas de savant à sa suite, il savait bien que sa Loi ne pouvait s’accorder avec le bon sens; voilà, sans doute, pourquoi il déclamait si souvent contre les sages, qu’il exclut de son Royaume, où il n’admet que les pauvres d’esprit, les simples et les imbéciles: les esprits raisonnables doivent se consoler de n’avoir rien à démêler avec les insensés.

§ XVII — Quant à la morale de Jésus-Christ, on n’y voit rien de divin qui la doive faire préférer aux écrits des anciens, ou plutôt tout ce qu’on y voit en est tiré ou imité. Saint Augustin avoue qu’il a trouvé dans quelques-uns de leurs récits tout le commencement de l’Evangile selon saint Jean: ajoutez à cela que l’on remarque que cet Apôtre était tellement accoutumé à piller les autres qu’il n’a point fait difficulté de dérober aux Prophètes leurs énigmes et leurs visions, pour en composer son Apocalypse. D’où vient, par exemple, la conformité qui se trouve entre la doctrine du Vieux ou du Nouveau Testament, et les écrits de Platon, sinon de ce que les rabbins, et ceux qui ont composé les écritures, ont pillé ce grand homme? La naissance du monde a plus de vraisemblable dans son Timée, que dans le livre de la Genèse; cependant on ne peut pas dire que cela vienne de ce que Platon aura lu dans son voyage d’Egypte des livres Judaïques, puisqu’au rapport de saint Augustin, le Roi Ptolémée ne les avait pas encore fait traduire quand ce Philosophe y voyagea.

La description du pays que Socrate fait à Simias dans le Phedon, a infiniment plus de grâce que le Paradis terrestre; et la fable des Androgynes est sans comparaison mieux trouvée que tout ce que nous apprenons de la Genèse au sujet de l’extraction de l’une des côtes d’Adam pour en former la femme, etc. Y a-t-il encore rien qui ait plus de rapport aux deux embrasements de Sodome et de Gomorrhe que celui que causa Phaëton? Y a-t-il rien de plus conforme que la chute de Lucifer et celle de Vulcain, ou celles des Géants abîmés par la foudre de Jupiter? Quelles choses se ressemblent mieux que Samson et hercule, Elie et Phaëton, Joseph et Hypolite, Nabuchodonosor et Lycaon, Tantale et le mauvais riche, la Manne des Israëlites et l’Ambroisie des Dieux? Saint Augustin, saint Cyrille et Théophilacte comparent Jonas à Hercule, surnommé Trinoctius, parce qu’il fut trois jours et trois nuits dans le ventre de la Baleine.

Le fleuve de Daniel, représenté au Chapitre VII de ses Prophéties, est une imitation visible du Pyriphlégéton, dont il est parlé au dialogue de l’immortalité de l’âme. On a tiré le péché originel de la boîte de Pandore, le Sacrifice d’Isaac et de Jephté de celui d’Iphigénie, en la place de laquelle une biche fut substituée. Ce qu’on rapporte de Loth et de sa femme est tout à fait conforme à ce que la fable nos apprend de Baucis et de Philémon; l’histoire de Bellérophon est le fondement de cette de saint Michel et du démon qu’il vainquit; enfin il est constant que les auteurs de l’Ecriture ont transcrit presque mot à mot les œuvres d’Hésiode et d’Homère.

§ XVIII — Quant à Jésus-Christ, Celse montrait, au rapport d’Origène qu’il avait tiré de Platon ses plus belles sentences. Telle est celle qui porte qu’un chameau passerait plutôt par le trou d’une aiguille, qu’il n’est aisé à un riche d’entrer dans le royaume de Dieu. C’est à la secte des Pharisiens, dont il était, que ceux qui croient en lui doivent la croyance qu’ils ont de l’immortalité de l’âme, de la résurrection, de l’enfer, et la plus grande partie de sa morale, où je ne vois rien qui ne soit dans celle d’Epictète, d’Epicure et de quantité d’autres; ce dernier était cité par saint Jérôme comme un homme dont la vertu faisait honte aux meilleurs chrétiens et dont la vie était si tempérante, que ses meilleurs repas n’étaient qu’un peu de fromage, du pain et de l’eau. Avec une vie si frugale, ce philosophe, tout païen qu’il était, disait qu’il valait mieux être infortuné et raisonnable que d’être riche et opulent sans avoir de raison; ajoutant qu’il est rare que la fortune et la sagesse se trouvent réunies sous un même sujet et qu’on ne saurait être heureux ni vivre satisfait qu’autant que notre félicité est accompagnée de prudence, de justice et d’honnêteté, qui sont les qualités d’où résulte la vraie et la solide volupté.

Pour Epictète, je ne crois pas que jamais aucun homme, sans excepter Jésus-Christ, ait été plus ferme, plus austère, plus égal et ait eu une morale pratique plus sublime que la sienne. Je ne dis rien qu’il ne me fut aisé de prouver si s’en était ici le lieu, mais de peur de passer les bornes que je me suis prescrites, je ne rapporterai, des belles actions de sa vie, qu’un seul exemple. Etant esclave d’un affranchi, nommé Epaphrodite, Capitaine des Gardes de Néron, il prit fantaisie à ce brutal de lui tordre la jambe. Epictète, s’apercevant qu’il y prenait plaisir, lui dit en souriant qu’il voyait bien qu’il ne finirait pas qu’il ne lui eût casé la jambe; ce qui arriva comme il l’avait prédit. Eh bien ! continua-t-il d’un visage égal et riant, ne vous avais-je pas bien dit que vous me casseriez la jambe? Y eût-il jamais de constance pareille à celle-là? Et peut-on dire que Jésus-Christ ait été jusque-là, lui qui pleurait et suait de peur à la moindre alarme qu’on lui donnait et qui témoigna, près de mourir, une pusillanimité tout à fait méprisable et que l’on ne vit point chez les martyrs.

Si l’injure des temps ne nous eut pas ravi le livre qu’Arrien avait fait de la vie et de la mort de notre philosophe, je suis persuadé que nous verrions bien d’autres exemples de sa patience. Je ne doute pas qu’on ne dise de cette action ce que les prêtres disent des vertus des Philosophes, que c’est une vertu dont la vanité est la base et qui n’est point en effet ce qu’elle paraît. Mais je sais bien que disent en chaire tout ce qui leur vient à la bouche et croient avoir bien gagné l’argent qu’on leur donne pour instruire le peuple, quand ils ont déclamé contre les seuls hommes qui sachent ce que c’est que la droite raison et la véritable vertu; tant il est vrai que rien au monde n’approche si peu des mœurs des vrais sages que les actions de ces hommes superstitieux qui les décrient; ceux-ci semblent n’avoir étudié que pour parvenir à un poste qui leur donne du pain, ils sont vains et s’applaudissent quand ils l’ont obtenu, comme s’ils étaient parvenus à un état de perfection, bien qu’il ne soit pour ceux qui obtiennent qu’un état d’oisiveté, d’orgueil, de licence et de volupté, où la plupart ne suivent rien moins que les maximes de la Religion qu’ils professent. Mais laissons-là des gens qui n’ont aucune idée de la vertu réelle, pour examiner la Divinité de leur Maître.

§ XIX — Après avoir examiné la politique et la morale du Christ, où l’on ne trouve rien d’aussi utile et d’aussi sublime que dans les écrits des anciens Philosophes, voyons si la réputation qu’il s’est acquise après sa mort est une preuve de sa Divinité: le peuple est si accoutumé à la déraison, que je m’étonne qu’on prétende tirer aucune conséquence de sa conduite; l’expérience nous prouve qu’il court toujours après des fantômes et qu’il ne fait et ne dit rien qui marque du bon sens. Cependant, c’est sur de pareilles chimères, qui ont été de tout temps en vogue, malgré les efforts des savants qui s’y sont toujours opposés, que l’on fonde sa croyance. Quelques soins qu’ils aient pris pour déraciner les folies régnantes, le Peuple ne les a quittées qu’après en avoir été rassasié.

Moïse eut beau se vanter d’être l’interprète de Dieu et prouver sa mission et ses droits par des signes extraordinaires, pour peu qu’il s’absentât (ce qu’il faisait de temps à autre pour conférer, disait-il, avec Dieu et ce qui firent pareillement Numa Pompilius et plusieurs autres législateurs) pour peu, dis-je, qu’il s’absentât, il ne trouvait à son retour que les traces du culte des Dieux que les Hébreux avaient vus en Egypte. Il eut beau les tenir 40 ans dans un désert pour leur faire perdre l’idée des Dieux qu’ils avaient quittés; ils ne les avaient de visibles qui marchassent devant eux, ils les adoraient opiniâtrement, quelque cruauté qu’on leur fit éprouver.

La seule haine qu’on leur inspira pour les autres nations, par un orgueil dont les plus idiots sont capables, leur fit perdre insensiblement le souvenir des Dieux d’Egypte, pour s’attacher à celui de Moïse; on l’adora quelque temps avec toutes les circonstances marquées dans la Loi, mais on le quitta par la suite pour suivre celle de Jésus-Christ, par cette inconstance qui fait courir après la nouveauté.

§ XX — Les plus ignorants des Hébreux avaient adopté la loi de Moïse; ce furent aussi de pareilles gens qui coururent après Jésus et comme le nombre en est infini et qu’ils s’aiment les uns les autres, on ne doit pas s’étonner si ces nouvelles erreurs se répandirent aisément. Ce n’est pas que les nouveautés ne soient dangereuses pour ceux qui les embrassent, mais l’enthousiasme qu’elles excitent anéantit la crainte. Ainsi les disciples de Jésus-Christ, tout misérables qu’ils étaient à sa suite, et tous mourant de faim (comme on le voit par la nécessité où ils furent un jour, avec leur conducteur, d’arracher des Epis dans les Champs pour se nourrir) les disciples de Jésus-Christ, dis-je, ne commencèrent à se décourager que lorsqu’ils virent leur maître entre les mains des bourreaux et hors d’état de leur donner les biens la puissance et la grandeur qu’il leur avait fait espérer.

Après sa mort, ses disciples, au désespoir de se voir frustrés de leurs espérances, firent de nécessité vertu. Bannis de tous les lieux et poursuivis par les Juifs qui les voulaient traiter comme leur maître, ils se répandirent dans les contrées voisines, où, sur le rapport de quelques femmes, ils débitèrent sa résurrection, sa filiation divine et le reste des fables dont les Evangiles sont si remplis.

La peine qu’ils avaient à réussir parmi les Juifs les fit résoudre à chercher fortune parmi des étrangers, mais comme il fallait plus de science qu’ils n’en avaient, les Gentils étant philosophes, et par conséquent trop amis de la raison pour se rendre à des bagatelles, les sectateurs de jésus gagnèrent un jeune homme d’un esprit bouillant et actif; un peu mieux instruit que les pêcheurs sans lettres, ou plus capable de faire écouter son babil. Celui-ci, s’associant avec eux par un coup du Ciel (car il fallait du merveilleux) attira quelques partisans à la secte naissante par la crainte des prétendues peines d’un Enfer, imité des fables des anciens Poètes, et par l’espérance des joies du Paradis, où il eut l’impudence de faire dire qu’il avait été enlevé.

Ces disciples, à force de prestiges et de mensonges, procurèrent à leur maître l’honneur de passer pour un Dieu, honneur auquel Jésus, de son vivant, n’avait pu parvenir. Son sort ne fut pas meilleur que celui d’Homère, ni même si honorable, puisque six des villes qui avaient chassé et méprisé ce dernier pendant sa vie, se firent la guerre pour savoir à qui resterait l’honneur de lui avoir donné le jour.

§ XXI — On peut juger par tout ce que nous avons dit que le christianisme n’est, comme toutes les autres religions, qu’une imposture grossièrement tissue, dont le succès et les progrès étonneraient même ses inventeurs s’ils revenaient au monde; mais, sans nous engager plus avant dans un labyrinthe d’erreurs et de contradictions visibles dont nous avons assez parlé, disons quelque chose de Mahomet, lequel a fondé une loi sur des maximes toutes opposées à celles de Jésus-Christ.

 

De Mahomet

§ XXII — A peine les disciples du Christ avaient éteint la Loi Mosaïque, pour introduire la Loi Chrétienne, que les hommes, entraînés par leur inconstance ordinaire, suivirent un nouveau législateur, qui s’éleva par les mêmes voies que Moïse. Il prit comme lui le titre de Prophète et de l’Envoyé de Dieu; comme lui, il fit des miracles et sut mettre à profit les passions du peuple. D’abord, il se vit escorté d’une populace ignorante, à laquelle il exprimait les nouveaux oracles du Ciel. Ces misérables, séduits par les promesses et les fables de ce nouvel imposteur, répandirent sa renommée et l’exaltèrent au point d’éclipser celle de ses prédécesseurs.

Mahomet n’était pas un homme qui parut propre à fonder un Empire, il n’excellait ni en politique, ni en philosophie; il ne savait ni lire ni écrire. Il avait même si peu de fermeté qu’il eût été forcé à soutenir la gageure par l’adresse d’un de ses spectateurs. Dès qu’il commença à s’élever et à devenir célèbre; Corais, puissant Arabe, jaloux qu’un homme de néant eut l’audace d’abuser le peuple, se déclara son ennemi et traversa son entreprise, mais le peuple, persuadé que Mahomet avait des conférences continuelles avec Dieu et ses anges, fit qu’il l’emporta sur son ennemi. La famille de Corais eut le dessous et Mahomet, se voyant suivi d’une foule imbécile qui le croyait un homme divin, crut n’avoir plus besoin de son compagnon; mais de peur que celui-ci ne découvrit ses impostures, il voulut le prévenir, et pour le faire plus sûrement, il l’accabla de promesses et lui jura qu’il ne voulait devenir grand que pour partager avec lui son pouvoir, auquel il avait tant contribué. « Nous touchons, dit-il au temps de notre élévation, nous sommes sûr d’un grand peuple que nous avons gagné, il s’agit de nous assurer de lui par l’artifice que vous avez si heureusement imaginé ». En même temps, il lui persuada de se cacher dans la fosse des Oracles.

C’était un puits d’où il parlait pour faire croire au Peuple que la voix de Dieu se déclarait pour Mahomet, qui était au milieu de ses prosélytes. Trompé par les caresse de ce perfide, son associé alla dans la fosse contrefaite l’Oracle à son ordinaire; Mahomet, passant alors à la tête d’une multitude infatuée, on entendit une voix qui disait: « Moi, je suis votre dieu, je déclare que j’ai établi Mahomet pour être le Prophète de toutes les nations; ce sera de lui que vous apprendrez ma véritable loi, que les Juifs et les Chrétiens ont altérée ». Il y avait longtemps que cet homme jouait ce rôle, mais enfin il fut payé par la plus grande et la plus noire ingratitude. En effet, Mahomet, entendant la voix qui le proclamait un homme divin, se tournant vers le peuple, lui commanda, au nom de ce Dieu qui le reconnaissait pour son Prophète, de combler de pierres cette fosse, d’où était sorti en sa faveur un témoignage si authentique, en mémoire de la pierre que Jacob éleva pour marquer le lieu où Dieu lui était apparu. Ainsi périt le misérable qui avait contribué à l’élévation de Mahomet; ce fut sur cet amas de pierre que le dernier des plus célèbres imposteurs a établi sa loi. Ce fondement est si solide et fixé de telle sorte qu’après plus de mille ans de règne, on ne voit pas encore d’apparence qu’il soit sur le point d’être ébranlé.

§ XXIII — Ainsi Mahomet s’éleva et fut plus heureux que Jésus, en ce qu’il vit avant sa mort le progrès de sa loi, ce que le fils de Marie ne put faire à cause de sa pauvreté. Il fut même plus heureux que Moïse, qui, par un excès d’ambition, se précipita lui-même pour finir ses jours. Mahomet mourut en paix et au comble de ses souhaits, il avait de plus quelque certitude que sa Doctrine subsisterait après sa mort, l’ayant accommodée au génie de ses sectateurs, nés et élevés dans l’ignorance; ce qu’un homme plus habile n’eût peut-être pu faire.

Voilà, Lecteur, ce qu’on peut dire de plus remarquable touchant les trois célèbres Législateurs dont les religions ont subjugué une grande partie de l’univers. Ils étaient tels que nous les avons dépeints; c’est à vous d’examiner s’ils méritent que vous les respectiez et si vous êtes excusables de vous laisser conduire par des guides que la seule ambition a élevés et dont l’ignorance éternise les rêveries. Pour vous guérir des erreurs dont ils vous ont aveuglés, lisez ce qui suit avec un esprit libre et désintéressé, ce sera le moyen de découvrir la vérité.

 

Chapitre IV. Vérités sensibles et évidentes

Idée de l’être universel. Les attributs qu’on lui donne dans toutes les religions sont, pour la plupart incompatibles avec son essence et ne conviennent qu’à l’homme. Opinion d’une vie à venir et de l’existence des esprits combattue et rejetée.

Moïse, Jésus et Mahomet étant tels que nous venons de les peindre, il est évident que ce n’est point dans leurs écrits qu’il faut chercher une véritable idée de la Divinité. Les apparitions et les conférences de Moïse et de Mahomet, de même que l’origine divine de jésus, sont les plus grandes impostures qu’on ait pu mettre au jour et que vous devez fuir si vous aimez la vérité.

§ II — Dieu n’étant, comme on a vu, que la nature, ou, si l’on veut, l’assemblage de tous les êtres, de toutes les propriétés et de toutes les énergies, est nécessairement la cause immanente et non distincte de ses effets; il ne peut être appelé ni bon, ni méchant, ni juste, ni miséricordieux, ni jaloux; ce sont des qualités qui ne conviennent qu’à l’homme; par conséquent, il ne saurait ni punir ni récompenser. Cette idée de punitions et de récompenses ne peut séduire que des ignorants, qui ne conçoivent l’Etre simple, qu’on nomme Dieu, que sous des images qui ne lui conviennent nullement. Ceux qui se servent de leur jugement, sans confondre ses opérations avec celles de l’imagination, et qui ont la force de se défaire des préjugés de l’enfance, sont les seuls qui s’en fassent une idée claire et distincte. Ils l’envisagent comme la source de tous les Etes, qui les produit sans distinction, les uns n’étant pas préférables aux autres à son égard et l’homme ne lui coûtant pas plus à produire que le plus petit vermisseau ou la moindre plante.

§ III — Il ne faut donc pas croire que l’Etre universel, qu’on nomme communément Dieu, fasse plus de cas d’un homme que d’une fourmi, d’un lion plus que d’une pierre. Il n’y a rien à son égard de beau ou de laid, de bon ou de mauvais, de parfait ou d’imparfait. Il ne s’embarrasse point d’être loué, prié, recherché, caressé; il n’est point ému de que les hommes font ou disent, il n’est susceptible ni d’amour ni de haine; en un mot, il ne s’occupe pas plus de l’homme que du reste des créatures, de quelque nature qu’elles soient. Toutes ces distinctions ne sont que des inventions d’un esprit borné; l’ignorance les imagina et l’intérêt les fomente.

§ IV — Ainsi, tout homme sensé ne peut croire ni Dieu, ni Enfer, ni Esprit, ni Diables, de la manière qu’on en parle communément. Tous ces grands mots n’ont été forgés que pour éblouir ou intimider le vulgaire. Que ceux donc qui veulent se convaincre encore mieux de cette vérité prêtent une sérieuse attention à ce qui suit et s’accoutument à ne porter des jugements qu’après de mûres réflexions.

§ V — Une infinité d’astres que nous voyons au-dessus de nous, on fait admettre autant de corps solides où ils se meuvent, parmi lesquels il y en a un destiné à la Cour céleste, où Dieu se tient comme un roi au milieu de ses courtisans. Ce lieu est le séjour des Bienheureux, où l’on suppose que les bonnes âmes vont se rendre en quittant le corps. Mais, sans nous arrêter à une opinion si frivole et que nul homme de bon sens ne peut admettre, il est certain que ce que l’on appelle Ciel, n’est autre chose que la continuation de l’air qui nous environne, fluide dans lequel les planètes se meuvent, sans être soutenues par aucune masse solide, de même que la terre que nous habitions.

§ VI — Comme l’on a imaginé un Ciel, dont on a fait le séjour de Dieu et des bienheureux, ou, suivant les Païens, des Dieux et des Déesses, on s’est depuis figuré un Enfer, ou lieu souterrain, où l’on assure que les âmes des méchants descendent pour y être tourmentées. Mais ce mot d’Enfer, dans sa signification naturelle, n’exprime autre chose qu’un lieu bas et creux, que les poètes ont inventé pour opposer à la demeure des habitants célestes, qu’ils ont supposée haute et élevée. Voilà ce que signifient exactement les mots infernus ou inferni des Latins, ou celui des Grecs, qui entendent un lieu profond et redoutable par son obscurité. Tout ce qu’on en dit n’est que l’effet de l’imagination des Poètes et de la fourberie des Prêtres; tous les discours des premiers sont figurés et propres à faire impression sur des esprits faibles, timides et mélancoliques; ils furent changés en article de foi par ceux qui ont le plus grand intérêt à soutenir cette opinion.

 

Chapitre V. De l’âme

Opinions différentes des philosophes de l’antiquité sur la nature de l’âme. Sentiment de Descartes réfuté. Exposition de celui de l’auteur.

L’âme est quelque chose de plus délicat à traiter que ne sont le Ciel et l’Enfer; il est donc à propos, pour satisfaire la curiosité du lecteur, d’en parler avec plus d’étendue. Mais avant que de la définir, il faut exposer ce qu’en ont pensé les plus célèbres philosophes; je ne ferai en plus de mots, afin qu’on le retienne avec plus de facilité.

§ II — Les uns ont prétendu que l’âme est un Esprit, ou une substance immatérielle; d’autres ont soutenu que c’est une portion de la Divinité; quelques-uns en font un air très subtil; d’autres disent que c’est une harmonie de toutes les parties du corps; enfin, d’autres, que c’est la plus subtile partie du sang, qui s’en sépare dans le cerveau et se distribue par les nerfs. Cela posé, la source de l’âme est le cœur où elle s’engendre et le lieu où elle exerce ses plus nobles fonctions est le cerveau, vu qu’elle y est plus épurée des parties grossières du sang. Voilà quelles sont les opinions diverses que l’on s’est faites sur l’âme. Cependant, pour les mieux développer, divisons-les en deux classes. Dans l’une, seront les philosophies qui l’ont cru corporelle; dans l’autre, ceux qui l’ont regardée comme incorporelle.

§ III — Pythagore et Platon ont avancé que l’âme était incorporelle, c’est-à-dire, un être capable de subsister sans l’aide du corps et qui peut se mouvoir de lui-même. Ils prétendent que toutes les âmes particulières des animaux sont des portions de l’âme universelle du monde, que ces portions sont incorporelles et immortelles, ou de la même nature qu’elle, comme l’on conçoit fort bien que cent petits feux sont de même nature qu’un grand feu d’où ils ont été pris.

§ IV — Ces philosophes ont cru que l’univers était animé par une substance immatérielle, immortelle et invisible, qui fait tout, qui agit toujours, et qui est la cause de tout mouvement, et la source de toutes les âmes, qui en sont des émanations. Or, comme ces âmes, sont très pures et d’une nature infiniment supérieure au corps, elles ne s’unissent pas, disent-ils, immédiatement, mais par le moyen d’un corps subtil comme la flamme, ou cet air subtil et étendu que le vulgaire prend pour le Ciel. Ensuite, elles prennent un corps encore subtil, puis un autre un peu moins grossier, et toujours ainsi par degrés, jusqu’à ce qu’elles puissent s’unir aux corps sensibles des animaux où elles descendent comme dans des cachots ou des sépulcres La mort du corps, selon eux, est la vie de l’âme, qui s’y trouvait comme ensevelie, et où elle n’exerçait que faiblement ses plus nobles fonctions; ainsi, par la mort du corps, l’âme sort de sa prison, se débarrasse de la matière, et se réunit à l’âme du monde dont elle était émanée.

Ainsi, suivant cette opinion, toutes les âmes des animaux sont de même nature, et la diversité de leurs fonctions ou facultés ne vient que de la différence des corps où elles entrent.

Aristote admet une intelligence universelle commune à tous les êtres et qui fait à l’égard des intelligences particulières ce que fait la lumière à l’égard des yeux; et comme la lumière rend les objets visibles, l’entendement universel rend ces objets intelligibles.

Ce Philosophe définit l’âme ce qui nous fait vivre, sentir, concevoir et mouvoir; mais il ne dit point quel est cet Etre, qui est la source et le principe de ces nobles fonctions, et par conséquent ce n’est point chez lui qu’il faut chercher l’éclaircissement des doutes que l’on a sur la nature de l’âme.

§ V — Dicéarque, Asclépiade, et Galien à quelques égards, ont aussi cru que l’âme était incorporelle, mais d’une autre manière; car ils ont dit que l’âme n’est autre chose que l’harmonie de toutes les parties du corps, c’est-à-dire, ce qui résulte d’un mélange exact des éléments et de la disposition des parties, des humeurs et des esprits. Ainsi, disent-ils, comme la santé n’est point une partie de celui qui se porte bien, quoi qu’elle soit en lui, de même, quoique l’âme soit dans l’animal, ce n’est point une de ses parties, mais l’accord de toutes celles dont il est composé.

Sur quoi il est à remarquer que ces auteurs croient l’âme incorporelle, sur un principe tout opposé à leur intention; car, dire qu’elle n’est point un corps, mais seulement quelque chose d’inséparablement attaché au corps, c’est dire qu’elle est corporelle, puisqu’on appelle corporel non seulement ce qui est corps, mais tout ce qui est forme ou accident, ou ce qui ne peut être séparé de la matière.

Voilà les philosophes qui soutiennent que l’âme est incorporelle ou immatérielle; on voit qu’ils ne sont pas d’accord avec eux-mêmes, et par conséquent qu’ils ne méritent pas d’être crus. Passons à ceux qui ont avoué qu’elle est corporelle ou matérielle.

§ VI — Diogène a cru que l’âme est composée d’air, d’où il a dérivé la nécessité de respirer, et il la définit un air qui passe de la bouche par les poumons dans le cœur, où il s’échauffe, et d’où il se distribue ensuite dans tout le corps.

Leucippe et Démocrite ont dit qu’elle était de feu et que, comme le feu, elle était composée d’atomes, qui pénètrent aisément toutes les parties du corps et qui le font mouvoir.

Hippocrate a dit qu’elle était composée d’eau et de feu; Empédocle de quatre éléments. Epicure a cru, comme Démocrite, que l’âme est composée de feu, mais il ajoute que dans cette composition il entre de l’air, ne vapeur, et une autre substance qui n’a point de nom, et qui est le principe du sentiment; que, de ces quatre substances différentes, il se fait un esprit très subtil, qui se répand par tout le corps et qui doit s’appeler l’âme.

Descartes soutient aussi, mais pitoyablement, que l’âme n’est point matérielle; je dis pitoyablement, car jamais philosophe ne raisonna si mal sur ce sujet que ce grand homme; et voici de quelle façon il s’y prend. D’abord, il dit qu’il faut douter de l’existence de son corps; croire qu’il n’y en a point; puis raisonner de cette manière: Il n’y a point de corps; je suis pourtant, donc je ne suis pas un corps; par conséquent, je ne puis être qu’une substance qui pense. Quoique ce beau raisonnement se détruise assez de lui-même, je dirai néanmoins en deux mots quel est mon sentiment.

1° Ce doute que M. Descartes propose est totalement impossible, car quoi qu’on pense quelque fois ne point penser qu’il y ait des corps, il est vrai néanmoins qu’il y en a quand on y pense.

2° Quiconque croit qu’il n’y a point de corps doit être assuré qu’il n’en est pas un, nul ne pouvant douter de soi-même, ou, s’il en est assuré, son doute est donc inutile.

3° Lorsqu’il dit que l’âme est une substance qui pense, il ne nous apprend rien de nouveau. Chacun en convient, mais la difficulté est de déterminer ce que c’est que cette substance qui pense, et c’est ce qu’il ne fait pas plus que les autres.

§ VII — Pour ne point biaiser comme il a fait et pour avoir la plus saine idée qu’on puisse se former de l’âme de tous les animaux, sans en excepter l’homme qui est de la même nature et qui n’exerce des fonctions différentes que par la diversité seule des organes et des humeurs, il faut faire attention à ce qui suit.

Il est certain qu’il y a dans l’univers un fluide très subtil ou une matière très déliée et toujours en mouvement, dont la source est dans le soleil; le reste est répandu dans les autres corps, plus ou moins, selon leur nature ou leur consistance. Voilà ce que c’est que l’âme du monde; voilà ce qui le gouverne et le vivifie et dont quelque portion est distribuée à toutes les parties qui le composent.

Cette âme est le feu le plus pur qui soit dans l’univers. Il ne brûle pas de soi-même, mais par différents mouvements qu’il donne aux particules des autres corps où il entre, il brûle et fait ressentir sa chaleur. Le feu visible contient plus de cette matière que l’air, celui-ci que l’eau, et la terre en a beaucoup moins; les plantes en ont plus que les minéraux, et les animaux encore davantage. Enfin, ce feu renfermé dans le corps le rend capable des sentiments et c’est ce qu’on appelle l’âme, ou ce qu’on nomme les esprits animaux, qui se répandent dans toutes les parties du corps. Or, il est certain que cette âme, étant de même nature dans tous les animaux, se dissipe à la mort de l’homme, ainsi qu’à celle des bêtes. D’où il suit que ce que les Poètes et les Théologiens nous disent de l’autre monde est une chimère qu’ils ont enfantée et débitée pour des raisons qu’il est aisé de deviner.

 

Chapitre VI. Des esprits qu’on nomme Démons

Origine et fausseté de l’opinion qu’on a de leur existence.

Nous avons dit ailleurs comment la notion des Esprits s’est introduite parmi les hommes et nous avons fait voir que ces Esprits n’étaient que des fantômes qui n’existaient que dans leur propre imagination.

Les premiers docteurs du genre humain n’étaient pas assez éclairés pour expliquer au peuple ce que c’était que ces fantômes, mais ils ne laissaient pas de lui dire ce qu’ils en pensaient. Les uns, voyant que les Fantômes se dissipaient et n’avaient nulle consistance, les appelaient immatériels, incorporels, des formes sans matière, des couleurs et des figures, sans être néanmoins des corps ni colorés, ni figurés, ajoutant qu’ils pouvaient se revêtir d’air comme d’un habit lorsqu’ils voulaient se rendre visibles aux yeux des hommes. Les autres disaient que c’étaient des corps animés, mais qu’ils étaient faits d’air ou d’une autre matière plus subtile, qu’ils épaississaient à leur gré, lorsqu’ils voulaient paraître.

§ II — Si ces deux sortes de Philosophes étaient opposés dans l’opinion qu’ils avaient des Fantômes, ils s’accordaient dans les noms qu’ils leur donnaient, car tous les appelaient Démons; en quoi ils étaient aussi insensés que ceux qui croient voir en dormant les âmes des personnes mortes et que c’est leur propre âme qu’ils voient quand ils se regardent dans un miroir, ou enfin qui croient que les étoiles qu’on voit dans l’eau sont les âmes des étoiles. D’après une opinion ridicule, ils tombèrent dans une erreur qui n’est pas moins absurde, lorsqu’ils crurent que ces Fantômes avaient un pouvoir illimité, notion destituée de raison; mais ordinaire aux ignorants, qui s’imaginent que les Etres qu’ils ne connaissent pas ont une puissance merveilleuse.

§ III — Cette ridicule opinion ne fut pas plutôt divulgués que les législateurs s’en servirent pour appuyer leur autorité. Ils établirent la croyance des Esprits qu’ils appelèrent Religion, espérant que la crainte que le peuple aurait de ces puissances invisibles le retiendrait dans son devoir; et pour donner plus de poids à ce dogme, ils distinguèrent les Esprits ou Démons en bons et mauvais; les uns furent destinés à exciter les hommes à observer leurs lois, les autres à les retenir et à les empêcher de les enfreindre.

Pour savoir ce que c’est que les Démons, il ne faut que lire les Poètes grecs et leurs histoires, et surtout ce qu’en dit Hésiode dans sa Théogonie, où il traite amplement de la génération et de l’origine des Dieux.

§ IV — Les Grecs sont les premiers qui les ont inventés; de chez eux ils ont passé, par le moyen de leurs colonies, dans l’Asie, dans l’Egypte et l’Italie. C’est là où les Juifs, qui étaient dispersés à l’Alexandrie et ailleurs, en ont eu connaissance. Ils s’en sont heureusement servis comme les autres peuples, mais avec cette différence qu’ils n’ont pas nommé Démons, comme les Grecs, les bons et les mauvais esprits indifféremment, mais seulement les mauvais, réservant au seul bon Démon le nom d’Esprit, de Dieu, et appelant Prophètes ceux qui étaient inspirés par le bon esprit; de plus, ils regardaient comme les effets de l’Esprit Divin tout ce qu’ils regardaient comme un grand bien, et comme effets du Caco-Démon, ou Esprit malin, tout ce qu’ils estimaient un grand mal.

§ V — Cette distinction du bien et du mal fit appeler Démoniaques ceux que nous nommons Lunatiques, Insensés, Furieux, Epileptiques; comme aussi ceux qui parlaient un langage inconnu. Un homme mal fait et malpropre était, à leur avis, possédé d’un Esprit immonde; un muet l’était d’un Esprit muet. Enfin, les mots Esprit et de Démon leur devinrent si familiers qu’ils en parlaient en toute rencontre; d’où il est clair que les Juifs croyaient, comme les Grecs, que les Esprits ou Fantômes n’étaient pas de pures chimères, ni des visions, mais des êtres réels, indépendants de l’imagination.

§ VI — De là vient que la Bible est toute remplie de contes sur les Esprits, les Démons et les Démoniaques; mais il n’y est dit nulle part comment et quand ils furent créés, ce qui n’est guère pardonnable à Moïse, qui s’est, dit-on mêlé de parler de la Création du Ciel et de la Terre. Jésus, qui parle assez souvent d’Anges et d’Esprits bons et mauvais, ne nous dit pas non plus s’ils sont matériels ou immatériels. Cela fait voir que tous les deux ne savaient que ce que les Grecs en avaient appris à leurs ancêtres. Sans cela, Jésus-Christ ne serait pas moins blâmable de son silence que de sa malice à refuser à tous les hommes la grâce, la foi et la piété qu’il assure leur pouvoir donner.

Mais, pour revenir aux Esprits, il est certain que ces morts Démons, Satan, Diable, ne sont point des noms propres qui désignent quelque individu, et qu’il n’y eût jamais que les ignorants qui y crurent, tant parmi les Grecs, qui les inventèrent, que parmi les juifs, qui les adoptèrent: Depuis que ces derniers furent infectés de ces idées, ils approprièrent ces noms, qui signifie ennemi, accusateur et exterminateur, tantôt aux Puissances invisibles, c’est-à-dire aux Gentils, qu’ils disaient habiter le Royaume de Satan, n’y ayant qu’eux, dans leur opinion, qui habitassent celui de Dieu.

§ VII — Comme Jésus-Christ était Juif, par conséquent fort imbu de ces opinions, il ne faut pas s’étonner si l’on rencontre souvent dans ses Evangiles et dans les écrits de ses disciples, ces mots de Diable, de Satan, d’Enfer, comme si c’était quelque chose de réel ou d’effectif. Cependant, il est très évident, comme nous l’avons déjà fait observer, qu’il n’y a rien de plus chimérique et quand ce que nous avons dit ne suffirait pas pour le prouver, il ne faut que deux mots pour convaincre les opiniâtres.

Tous les Chrétiens demeurent d’accord que Dieu est la source de toutes choses, qu’il les a créées, qu’il les conserve, et que, sans son secours, elles tomberaient dans le néant; suivant ce principe, il est certain qu’il a créé ce qu’on appelle le Diable ou Satan. Or, soit qu’il l’ait créé bon ou mauvais (ce dont il ne s’agit pas ici), il est incontestablement l’ouvrage du premier principe. S’il subsiste, tout méchant qu’il est, comme on le dit, ce ne peut être que par la volonté de Dieu. Or, comment est-il possible de concevoir que Dieu conserve une créature, qui non seulement le haït mortellement et le maudit sans cesse, mais qui s’efforce encore de lui débaucher ses amis pour avoir le plaisir de le mortifier? Comment, dis-je, est-il possible que Dieu laisse subsister ce Diable, pour lui faire lui-même tout le chagrin, qu’il peut, pour le détrôner s’il était en son pouvoir, et pour détourner de son service ses Favoris et ses Elus?

Quel est ici le but de Dieu, ou plutôt que nous veut-on dire en nous parlant du Diable et de l’Enfer? Si Dieu peut tout et qu’on ne puisse rien sans lui, d’où vient que le Diable le haït, le maudit, et lui enlève ses amis? Ou Dieu y consent, ou il n’y consent pas. S’il y consent, le diable en le maudissant ne fait que ce qu’il doit, puisqu’il ne peut que ce que Dieu veut; par conséquent ce n’est pas le Diable, mais Dieu même qui se maudit; chose absurde, s’il en fût jamais ! S’il n’y consent pas, il n’est pas vrai qu’il soit Tout-Puissant, et par conséquent il y a deux principes, l’un du bien et l’autre du mal; l’un qui vent une chose, l’autre qui veut le contraire. Où nous conduira ce raisonnement? A faire avouer sans réplique que ni Dieu ni le Diable, ni le Paradis, ni l’Enfer, ni l’âme ne sont point ce que la religion les dépeint, et que les Théologiens, c’est-à-dire ceux qui débitent des fables pour des vérités, sont des gens de mauvaise foi, qui abusent de leur crédulité des peuples pour leur insinuer ce qui leur plaît, comme si le vulgaire était absolument indigne de la vérité, ou ne dût être nourri que de chimères, dans lesquelles un homme raisonnable ne voit que du vide, du néant et de la folie.

Il y a longtemps que le monde est infecté de ces absurdes opinions. cependant, de tout temps, il s’est trouvé des esprits solides et des hommes sincères, qui, malgré la persécution, se sont récriés contre les absurdités de leur siècle, comme on vient de le faire dans ce petit Traité. ceux qui aiment la vérité y trouveront, sans doute, quelque consolation; c’est à ceux-là que je veux plaire, sans me soucier du jugement de ceux à qui les préjugés tiennent lieu d’oracle infaillible.

Felix qui potuit rerum cognoscere causas,
Atque letus omnes et inexorabile fatum
Subjecit pedibus, strepitumque Acheronis avari.
  Virg. Georg. Liv. 2.